Redécouvrir le sens du péché

Décaper une antiquité ou trouver un nouveau dynamisme?

La réalité de ce type d'offense, la notion de péché, cela vient tout droit de la Bible. Cette perspective est liée à un nouveau rapport de l'homme avec le divin, où Dieu a pris un visage personnel et est intervenu dans l'histoire d'un peuple, Israël, dont la fidélité a connu des hautes et des bas. L'idée de péché appartient en propre à la culture judéo-chrétienne. La relation de l'homme avec Dieu y est montrée comme n'allant pas de soi, le principal obstacle étant ce que l'on nomme « péché » ou refus d'amour, brisure d'alliance.

Si on met à part la tradition biblique, pas surprenant qu'on ne réussisse pas à situer le vrai sens du péché dans la vie du tout venant. L'affirmation populaire à l'effet « qu'il n'y a plus de péché », signifie plutôt qu'il n'y a plus (ou jamais eu ...) dans la conscience des gens, de véritable relation avec ce Dieu qui s'est révélé par les Écritures et dont le visage amoureux nous a été dévoilé par Jésus-Christ. Le défi qui nous vient avec le nouveau millénaire, c'est de permettre au plus grand nombre de baptisés/es de faire une expérience de conversion et de rencontre avec l'amour personnel de notre Dieu.

Un enseignement important
mais seulement en revers de la médaille !

Il ne faut pas oublier cependant que l'enseignement biblique sur le péché est secondaire par rapport à un autre point de doctrine, affirmé avec encore plus de force, soit le salut offert gratuitement, une initiative bienveillante par laquelle Dieu offre à l'homme de sortir son état de pécheur. Ces deux doctrines ne vont pas l'une sans l'autre, la seconde étant la plus importante ! Les séparer conduirait à des positions extrêmes : focaliser uniquement sur le péché contribuerait à développer une culpabilité malsaine (tendance ancienne inspirée chez nous par le Jansénisme), alors qu'à l'opposé, n'accepter de voir que l'immense bonté de notre Dieu mènerait à un climat de tolérance excessive, où, pratiquement tout est permis et toute faute automatiquement pardonnée (tendance laxiste moderne).

Nous avons là un héritage original

Pour désigner les errements de l'homme, certaines traditions religieuses (orientales ou asiatiques) parlent plutôt d'erreurs de conduite, d'ignorance ou d'oublis du sens de la vie, de méfaits contre la société ou autrui. La Bible parle de " péché " , Qu'en est-il alors ? Le mot signifie : révolte, rupture d'un accord, désordre, conflit entre personnes. . . Cette notion n'est claire qu'à la condition d'entrevoir la main de Dieu constamment tendue vers l'être humain, son désir d'alliance avec Lui tant de fois répété, pour l'élever jusqu'à sa propre ressemblance. Le péché ne se comprend qu'à la lumière de sa Présence aimante au sein de chaque personne dont Il veut faire son temple, en particulier depuis l'Incarnation de son Fils.

Quand peut-on parler de péché ?

Chaque fois, et seulement après avoir bien compris l'offre d'amour de notre Dieu, qu'une personne refuse consciemment d'y entrer ou cause une brisure de la relation, on peut parler de "péché " de sa part. Ainsi l'évocation des péchés possibles qui découlent du non respect des commandements (de Dieu et de l'Église) n'est pas une chape de plomb que Dieu ou ses représentants feraient peser sur les fidèles, pour affirmer leur autorité ou confirmer leur pouvoir ; il sont plutôt des balises qui rappellent par où doit passer le chemin de l'alliance et par quelle voie on peut s'en écarter. Ceci nous rappelle que nous sommes issus de l'amour de Dieu notre Père, qui s'est fait pauvre et rendu vulnérable en nous créant libres, pour qu'en retour nous arrivions à l'aimer et à nous aimer librement. Le refus de cette alliance consenti en connaissance de cause, est cette blessure d'amour qui constitue le " péché ". Cette blessure atteint le cœur de Dieu autant que nous-mêmes ou le prochain. Cependant la miséricorde divine va bien au-delà de nos misères, puisque, après avoir multiplié les alliances avec l'humanité, Il envoya son Fils recréer notre nature déchue. Ce qui faisait dire, admiratif, à saint Augustin : " Heureuse faute qui nous a valu un tel Rédempteur ! "

Avec le Christ Jésus, un nouvel éclairage

Le manquement à l’amour qui blessent la justice, la réputation, la vérité, qui mettent en danger le corps ou le bien d’autrui, qui scandalisent, qui sont des irrespects pour la vie, la sienne ou celle des autres, sont des péchés au sens où il atteignent Dieu lui-même à travers le prochain.  Ces manquements qui attaquent la dignité des personnes, leur sécurité, qui mettent en péril la sauvegarde de l’écologie, qui banalise la valeur sacrée de la vie, sont autant d’offenses au projet de Dieu sur l’être humain.

Tout ce qui envenime la vie conjugale, familiale, sociale ou internationale, peut devenir une faute contre le projet d’amour du Père et contre son Royaume en devenir.  Ces gestes seront plus ou moins graves, mais il y aussi malheureusement place pour des désastres, comme ceux qui font malheureusement la « une » de nos journaux : meurtres, viols, génocides, discriminations, spoliations, exploitation sexuelle des enfants, détérioration de l’écologie, etc.

On reconnaît que des péchés contreviennent aussi à l’Ancienne Alliance, celle des dix commandements donnés à Moïse ainsi qu’aux alliances plus anciennes encore, lorsque Dieu confia à l’homme la nature à cultiver et à faire produire, pour un égal  bien-être de toute l’humanité.

Par contre, il devient évident que le pardon divin que Jésus, ayant assumé sa Passion, a joint à sa nouvelle Vie lorsqu’il fut victorieux de la mort, est un remède neuf et incontournable qui a été offert à l’homme pécheur, de même qu’un extraordinaire motif d’espérance pour lui.  Ce pardon fait partie de la Bonne Nouvelle de l’évangile, à titre de cadeau pascal qui peut remettre l’homme dans son état d’amitié avec Dieu, quelque soit sa situation antérieure.  Aussi, la  non fréquentation sur  une longue période, du sacrement qui y est attaché,  peut causer de l’anémie, soit un effet direct sur la santé morale et spirituelle des croyants, sur la vigueur de la vie ecclésiale, de même que sur la salubrité de tout le milieu social. 

Un fameux cadeau laissé à l’Église

La tradition de l’Église offre des richesses méconnues, qui sont encore porteuses d’espérance pour notre monde, où les occasions sont nombreuses de ratés ou de fléchissements dans la foi et l’amour.  À la lumière de Pâques, le sacrement du pardon peut être vu comme une nouvelle plongée dans les eaux sanctifiantes du baptême.  À une époque éloignée, le pardon n’était offert qu’une seule fois dans la vie aux pénitents qui se soumettaient à des pénitences sévères pour des fautes publiques jugées graves.  Il était effectivement pour eux un « second baptême », non réitérable cependant.  Même si la discipline a évolué, les ajustements aux  modalités de vivre le sacrement ayant été nombreuses au cours des siècles, l’idée d’une reprise de notre vocation baptismale par le bain du Pardon demeure encore très inspirante pour aujourd’hui.  Savoir que, par ce sacrement, nous renaissons « nets et irréprochables devant Dieu » peut devenir une motivation très forte pour y avoir recours le plus souvent possible.

Ces dimension multiples du sacrement ont été perçues en partie grâce à la méditation de la Parole favorisée par une présentation nouvelle des rites, suite à Vatican 11, aux documents du Magistère et à la réflexion des théologies.  Une question se pose ici : est-il possible d’en intérioriser toute la valeur et de se sentir personnellement rejoint, sans une relation personnelle avec un représentant du ministère de l’Église et donc, du Christ ?  Même si les célébrations communautaires ont beaucoup contribué depuis 20 ans à la conscientisation des fidèles, est-ce que le geste individuel requis pour s’entendre confirmer que « cela t’arrive à toi » ne serait pas le complément nécessaire pour une démarche complète de pardon ?   La société actuelle a tendance à nous déresponsabiliser par le réflexe du « no fault » étendu à beaucoup de domaines de la vie sociale.  Que de fois nous entendons dire : tel accident, telle bêtise, c’est arrivé à cause des autres, de mon éducation, du  « tout le monde le fait », c’est inscrit dans mes gênes  Quand nous récitons le « Je confesse à Dieu » au début de la messe, c’est au « Je » qu’on attribue les fautes évoquées et devant être pardonnées.  L’absolution individuelle après un aveu de tout ce qui fait obstacle à la vie de Dieu, dans son quotidien, ne serait-elle pas une pratique à redécouvrir, sauf dans le cas de grave nécessité, comme nous y invite le texte récent de « Misericordia Dei » ?  

Qui plus est, un remède social

Retenons que le pardon du Christ est un beau chemin de salut, qui nous dispose et nous prépare à rejoindre un jour notre Dieu dans son projet d'amour.  Mais il est aussi une thérapie offerte pour toutes les tensions et angoisses liées à la difficulté de bine vivre ici-bas, pour faire obstacle <a l'Esprit hédoniste et matérialiste qui influence ceux qui veulent vivre de l'Évangile.  Un remède social, pourrions-nous ajouter, à utiliser de toute urgence et dont les effets sont vivement souhaités dans une culture qui a toutes les apparences d'appartenir à ce que le pape Jean-Paul II nomme « civilisation de la mort ». La baisse de la moralité publique, le clivage du quart' monde, tous ces méfaits que mettent devant nos yeux les médias, occasionnés entre autres par la ruée vers l'argent, est un constat facile à établir, ce qui déclenche un signal d'alarme dans la conscience de bien des gens.  Sans parler d'un vague malaise à l'idée de nos omissions ou de notre impuissance à intervenir.

Identifier le sens du péché sans en faire une source de culpabilité maladive, mais dans le but de redonner souffle aux valeurs indispensables pour la vie en commun, tout en permettant de relancer bien des cheminements humains et chrétiens, partagés aujourd'hui entre le dénigrement du passé et un déficit d'espérance face à l'avenir.

Une pratique renouvelée du sacrement du Pardon nourrie par la Bonne Nouvelle de l'Évangile et vécue en lien avec toute la communauté ecclésiale n'offrirait-elle pas une promesse d'assainissement de la vie actuelle dans toutes ses dimensions ? Le document Misericordia Dei nous aura peut-être permis d'avancer sur de nouvelles pistes.

Claude Labrecque, prêtre