Église Marie-Médiatrice

La médiation de Marie
selon Louis-Marie Grignon de Montfort et Jean-Paul II

Saint Louis-Marie Grignon de Montfort
Saint Louis-Marie Grignion de Montfort

Jean-Paul II
Jean-Paul II

Le 8 décembre 2003, Jean-Paul II adressait aux religieux et religieuses des Congrégations Montfortaines une lettre sur la doctrine de leur fondateur, saint Louis-Marie Grignion de  Montfort. Cette année-là, en effet, la Solennité de l'Immaculée Conception de Marie coïncidait avec un anniversaire tout aussi marial, le 160e  de la publication du Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge, illustre écrit du saint.

La lettre du Saint Père m'a paru si remarquable que j'ai cru bon d'en faire une brève présentation. L'appellation de «Marie-Médiatrice», qui donne son nom à notre communauté chrétienne, y trouve sa parfaite justification doctrinale et son plein sens. Or, si un  tel exposé nous fait mieux connaître ce qu'est notre patronne, il y a chance aussi qu'il nous instruise sur ce que nous sommes et devons être à son égard, sur l'hommage à lui rendre, la confiance à lui témoigner, etc...

Le pape y rappelle d'abord  qu'il doit à Grignion de Montfort une conception de la médiation de Marie, qui s'avérera tout à fait conforme à celle de Vatican II.  Jeune encore, il a pu craindre que le culte marial, «en se développant de manière excessive, ne finisse par compromettre la suprématie du culte dû au Christ».

Le Traité de la vraie dévotion, qu'il lut alors, eut tôt fait de le rassurer : «si l'on vit le mystère de Marie dans le Christ, ce risque n'existe pas».

Marie est médiatrice à un titre spécial, parce que le Christ, l'unique médiateur, l'associe à son œuvre rédemptrice plus étroitement que toute autre créature rachetée. Il est le seul dont le sacrifice agrée au Père comme cause du salut de tout homme.  Marie, qui lui doit d'être conçue sans péché, pourra concourir au salut de tous avec une efficacité incomparable. En ce sens, néanmoins, médiateur et médiatrice, c'est Sauveur et sauvée, Créateur et créature, personne divine et personne humaine. Voilà ce que Karol Wojtyla, jeune étudiant ou jeune prêtre, apprend « sous la sage direction de saint Louis-Marie », pour ne plus jamais l'oublier. En particulier, il n'oubliera pas que le Christ crucifié nous donne Marie comme mère, dans l'ordre de la grâce, quand il lui dit, en désignant Jean, figure de ses disciples à venir : « Voici ton fils ». C'est donc un Mgr Wojtyla rasséréné qui signera, sans hésiter, avec tous les autres Pères conciliaires, la constitution dogmatique «Lumen gentium», qui fait toute la lumière sur cette fonction de Marie, «subordonnée», certes, mais voulue par Dieu comme  unique et principale dans son plan rédempteur. C'est même en s'inspirant du précieux traité du saint que Jean-Paul II donnera à la devise de ses armoiries épiscopales, «totus tuus» , ce sens explicite : «Je suis tout à toi par Marie». C'est «sur ma propre vie», dira-t-il, enfin, que la doctrine de s. Louis-Marie a exercé une influence profonde.

Pour s'acquitter au mieux de cette dette de reconnaissance, il va méditer,  en compagnie des fils et filles spirituels du saint, durant le reste de sa lettre, quelques passages particulièrement significatifs des écrits de leur fondateur. Même si ceux-ci n'ont pas pris une ride, le pape va les relire et réinterpréter à la lumière de Vatican II, compte tenu des progrès que le concile a fait faire à la théologie mariale.

En fait, le langage de saint Louis-Marie, des plus imagé, des plus enflammé, n'est pas si éloigné qu'il ne paraît, à première vue, de la sobriété exemplaire de  Pères du concile. Pour montrer que celui-là et ceux-ci énoncent la même doctrine, il suffit au Saint Père de déceler le sens propre sous l'expression figurée. Il commente même avec le plus de soin les termes les plus audacieux dont se sert le saint pour glorifier Marie médiatrice,  comme ceux d'écho, d'esclavage et d'anéantissement. Je parcours ici, dans l'ordre, la réflexion de Jean-Paul II sur ces trois équivalents poétiques d'affirmations conciliaires.

Lumen Gentium souligne avec insistance  le caractère christocentrique de la vraie dévotion mariale : en contemplant Marie «dans la lumière du Verbe fait homme, l'Église pénètre plus avant, pleine de respect, dans le mystère suprême de l'Incarnation». Le Christ vient ici-bas pour nous faire connaître et aimer Dieu comme il le fait lui-même. Or, à ce titre, Marie est la copie conforme de celui auquel il nous faut être conformes. Le saisir, c'est «pénétrer plus avant» dans la finalité de l'Incarnation, qu'elle atteint  mieux que quiconque.

Connaître Dieu : Marie ne cesse, dès le début, de «méditer dans son cœur» ce qu'on dit de son Divin Fils et ce qu'il dit lui-même.  Aimer Dieu : Marie épouse sa volonté au moment le plus difficile, en sacrifiant, elle aussi, son Fils. En ce sens, elle est médiatrice, non seulement par ce qu'elle fait, quand elle prie pour nous, mais par tout ce qu'elle est, d'où dépend la valeur de ce qu'elle fait; en la priant de plaider notre cause auprès de son Fils, on contemple en elle la copie conforme du modèle auquel il nous faut être conformes. Mère du Rédempteur, elle est aussi -on dirait même surtout-  co-rédemptrice: heureuse, en fait, dira le Christ, non pas tant de l'avoir porté, allaité, mis au monde, que d'avoir entendu et gardé la parole de Dieu.  Ce qu'elle fait sans faiblir, jusqu'au pied de la croix, plus conforme alors à son Fils que toute autre créature rachetée. C'est cette médiation privilégiée de modèle inspirant que saint Louis-Marie met en valeur, grâce à l'image de l'écho. Celle-ci lui sert à exprimer ce que Jean-Paul II appelle «la totale relativité de Marie au Christ et en lui à la Très Sainte Trinité».

Marie, en fait, est une médiatrice qui ne retient rien pour elle de l'hommage qu'on lui rend; elle s'efface au profit du Christ, une fois joué son rôle incontournable de transition et d'intermédiaire. Quand Elizabeth la félicite «d'avoir cru», elle réplique en louant Dieu Créateur et Sauveur. On dirait un rappel à l'ordre : «Tu me fais beaucoup d'honneur, ma chère cousine. Mais ne va surtout pas te tromper d'adresse, en t'arrêtant à mi-chemin. Dieu est à l'origine de tout, la foi est le plus gratuit des dons». Aussi insiste-t-elle sur le peu qu'elle est : «Il s'est penché sur son humble servante» ,  tout comme elle avait répondu à l'archange Gabriel : «Voici la servante du Seigneur». Or, ce que Marie fait ici, de réagir par le Magnificat à l'éloge d'avoir  cru, est une leçon de vie donnée à tous les croyants.

C'est une sorte de première, que réédite, à son tour, quiconque rend un culte à Marie : chaque fois que, dans l'Ave Maria, le fidèle lui répète la double salutation de Gabriel et d'Élizabeth, il ne saurait oublier que Marie répond en glorifiant l'auteur de toute grâce ; en ce sens, c'est consciemment qu'il provoque, à chaque Ave, un Magnificat, et refait ainsi,  pour son propre compte, ce que Marie a fait la première, de tout porter au crédit de Dieu, tant sa foi que celle de Marie. C'est là se mettre à la meilleure école pour louer Dieu, et s'approprier la parfaite action de grâces, où Dieu, dit le saint, est mieux loué que par toutes ses autres créatures réunies.

Louer l'œuvre, c'est, par définition, louer l'artiste ; mais, dans le cas de Marie, c'est l'œuvre elle-même qui prend l'initiative de rappeler ce principe. En ce sens, Grignion de Montfort, après les Pères, a qualifié Marie d' «écho de Dieu»  : on ne saurait dire MARIE  sans que DIEU se répercute en écho et mobilise ainsi l'attention principale de l'orant. En sorte que ce dernier fait sienne, toutes proportions gardées, la gratitude de Marie : «Le Tout-Puissant a fait en moi de grandes choses».  Lui aussi, comme elle, n'a rien, n'est rien qu'il n'ait reçu gratuitement, lui, de passer de la mort à la vie, Marie, d'être conçue immaculée. 

On ne saurait donc imaginer médiation plus directe, et qui confine de plus près à l'instantané, pour accéder à Dieu, pour le connaître, l'aimer et louer comme il convient, en communion d'amour avec le Christ.  Ce qui est, pour chaque croyant la finalité de l'Incarnation. Finalité,  oserait-on dire, atteinte aux moindres frais. Car le saint insiste et revient sur toute forme d'appel à cette médiation : «Vous ne pensez jamais à Marie sans que Marie, à votre place, ne pense à Dieu ; vous ne louez ni n'honorez jamais Marie sans que Marie, avec vous, ne loue et n'honore Dieu. 

Marie. est l'écho de Dieu, qui ne dit et ne répète que Dieu».  Les italiques sont de moi, car ces mots commandent l'attention.  Il y a ici un phénomène de suppléance exceptionnel, qui remédie à notre insuffisance notoire; tels quels, toujours pécheurs, même une fois rachetés, nous ne sommes, pour ainsi dire,  pas montrables, ou si peu que rien; balbutiements, voix de fausset, piètre tenue, voilà notre lot, au moment de nous présenter devant Dieu. C'est ici qu'entre en scène, «à notre place», comme dit saint Louis-Marie, «la fille bien-aimée du Père, la mère admirable du Fils, l'épouse fidèle de l'Esprit».

Bref, Marie est médiatrice, non seulement au sens où elle prie pour nous et nous entraîne dans son sillage -comme on dit que l'exemple entraîne-, mais au sens où elle fait, mieux que nous et en notre nom, ce qu'il nous faut faire : aimer et louer Dieu. Il n'y a rien là de magique: la bonne volonté est requise, la sincérité, la foi; on ne va pas demander à Marie de placer pour nous, au meilleur taux, de faux billets.

Saint Louis-Marie dit bien: «avec nous». C'est un «Marie» décemment articulé, de notre part, dont la voix de la diva peut faire un «Dieu» d'une invincible éloquence, porté à notre crédit, parce que nous en sommes l'occasion et sommes transformés par lui. On imagine mal, ici,  une comptabilité pointilleuse où Dieu répartit des mérites distinctifs entre Marie et son serviteur. «Tout le kit» trouve grâce devant lui.

Je m'arrête là-dessus. J'ai écoulé mon temps d'antenne. Je m'étais dit que trois pages suffiraient pour recommander la lecture de cette lettre du pape défunt.  Si on insiste, je reviendrai sur les termes poétiques laissés en plan, d' «esclavage» et d'«anéantissement ». Mais j'aurai mieux atteint mon but si on lit soi-même la lettre (Documentation catholique, 21 mars 2004, no 2310). On verra que tant Jean-Paul II que le Concile et saint Louis-Marie tiennent les deux bouts de la chaîne : d'un côté, entre Dieu et Marie, une distance infinie ; de l'autre, entre Marie et les autres élus, les comparatifs de supériorité.  Ainsi évite-t-on tant le sentimentalisme que le manque de vision. Commun dénominateur important : les trois auteurs ont derrière eux la même Tradition patristique, médiévale et classique.

Roland Galibois, Sherbrooke, le 5 avril 2005.